La BD rêve de quotas laitiers…

Connaissez-vous Titeuf ? Sachez que son éditeur, Glénat, fête ses 40 ans. Il y a quelques jours, lors du festival d’Angoulême, on demandait à Jacques Glénat, le fondateur, si la crise menaçait la BD ? « Non, répondit-il, notre crise c’est celle de la surproduction. » (*)

 

Un poncif dans le monde de la BD : depuis une bonne dizaine d’années, chaque éditeur considère que ses confrères, mais pas lui, s’est fourvoyé dans une fuite en avant qui désoriente le lecteur et ruine les marges.

 

Jacques Glénat résume donc l’opinion de toute une profession en faisant un constat de bon sens : il faudrait raréfier l’offre, chacun s’en porterait mieux.

 

Je ne peux m’empêcher de trouver le raisonnement étrange et anachronique.

 

Un raisonnement étrange car on parle de produits culturels et non pas de pommes. Hergé, Enki Bilal ou Satrapi ont-ils trop produit ? Si les Beatles avaient enregistré le double de chansons qui s’en porteraient plus mal aujourd’hui ? Le talent est plutôt rare et jamais surabondant dans notre humanité. Et le manque de talent, alors ? Il y aurait donc des éditeurs kamikazes qui impriment de l’invendable ?! Ou bien qui jouent à la loterie… Ou alors est-ce la variété artistique qu’il faudrait… comment dire… domestiquer, formater ?

 

C’est aussi un raisonnement anachronique. Jacques Glénat pense que la Fnac ou les librairies spécialisées ne peuvent pas pousser les murs pour faire rentrer d’avantage de piles d’albums. Il a bien raison. Sauf qu’au XXIème siècle, l’économie se libère dare-dare de la « tyrannie du monde physique », pour reprendre les mots de Chris Anderson. En clair, elle se numérise !

 

Anderson, c’est le red-chef du magazine américain Wired et l’inventeur de l’expression « longue traîne » (Long Tail). En 2004, il démontrait déjà que Amazon réalisait 57% de ses ventes avec des livres qui n’étaient sont pas disponibles dans les rayonnages de Wal Mart, le premier détaillant mondial (pas le libraire du coin). Bien sûr, certains bouquins se vendent à trois exemplaires l’année, pas plus. C’est toujours trois ventes pour Amazon qui, lui, adore les petits ruisseaux et n’est pas contraint par la gestion physique d’un stock : il n’a pas de boutique mais un site internet. Imaginez maintenant l’entreprise sur le Net dont le produit lui-même n’est pas physique, comme un fichier musical. Livraison du produit instantané en téléchargement ! Et paiement immédiat. Voyez le carton commercial que réalise actuellement le site iTunes, lancé par Apple (et non par les grandes majors du disque, certainement trop occupées à chasser le cyberpirate).

 

Nous sommes bardés de téléphone multimédia, notebook, reader ebook (sans rétro-éclairage, pour lire avec confort)… Est-ce inconcevable en France de pouvoir y recevoir des cases dessinées ? (**) Faut-il obligatoirement trimbaler son album BD dans le RER ?

 

Les natifs du numérique, autrement dit les lecteurs de Titeuf, n’auront jamais une attirance fétichiste pour le livre.

 

Pourquoi le catalogue Glénat n’est-il pas déjà disponible en téléchargement, en multiformat, dans une trentaine de langues ? Au prix de 0,99€ l’unité ?

 

Un euro, c’est juste correct pour un ado, fan de BD. C’est déjà énorme pour un Polonais ou un Chinois (mon bonjour aux 230 millions d’internautes chinois).

 

Et surtout, pour couvrir la diversité des goûts de tous les habitants de la planète, 8000 titres du catalogue Glénat, c’est bien peu, j’en ai bien peur…

 

Tiens, ce soir, feuilletez votre journal télé … vous verrez… il n’y a pas grand-chose… même en étant abonné au câble, Canal et tout. 

(*) Le Parisien, 29.01.2009

(**) Deux Pionniers dans l’offre de BD numérique :
Le Kiosque
http://www.lekiosque.fr/Bande-Dessinee-c57.aspx
Ave Comics
http://www.ave-comics.com

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